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Monnaie et crédit ( 3 )

 

Monnaie et crédit

9) L'endettement et ses limites

La Banque de France fournit un indicateur statistique qui s'appelle "Endettement Intérieur Total" (EIT), et qui regroupe tous les crédits aux entreprises, aux administration publiques et aux ménages. Contrairement aux agrégats bancaires précédemment cités (M1, M2 et M3), l'EIT regroupe toutes les formes de crédit, aussi bien celles provenant du système bancaire que des marchés financiers. 

Le graphique suivant montre l'évolution de l'EIT, ainsi que celui de ses trois principales composantes. (sources : BdF, Insee, Observatoire de l'endettement des ménages)

 

Sur les douze dernières années, on constate que l'endettement intérieur total est passé de 142 % à 182 % du PIB. Une telle croissance de l'endettement en si peu de temps est énorme, et pourtant elle est juste à la hauteur de la croissance du crédit et des actifs financiers qui en sont les contreparties. Même si cette croissance peut paraître faible par rapport à celle d'autres grandes puissances économiques (USA, Japon), ceci n'a rien de rassurant, bien au contraire.

En 12 ans, l'endettement des entreprises (sociétés non financières) est passé de 60 % à 72 % du PIB. Celui de l'État de 48 % à 63 %, et celui des ménages de 26 % à presque 40 %. La plus importante croissance concerne donc les ménages dont l'endettement a augmenté de plus de 50% en 12 ans.

Les ménages ne sont pas une entité homogène, et quand on parle de l'épargne ou de l'endettement des ménages il est bien évident que l'on considère deux catégories différentes de ménages. D'un côté les ménages riches qui possèdent un patrimoine financier, et de l'autre les ménages pauvres qui ont recours à l'endettement pour financer leur logement ou  leur consommation. Dans ce système, les premiers s'enrichissent grâce au crédit et aux intérêts qui leurs sont versés par les seconds.


Les limites du système

Si l'on observe le système du seul côté du crédit et des prêteurs, il est difficile de voir une limite à la croissance du crédit. Ce système reposant sur la possibilité de croissance illimitée du crédit peut alors apparaître durable, mais le paysage n'est pas le même vu du côté de la dette et des emprunteurs.

Pouvoir créer indéfiniment du crédit revient à pouvoir créer indéfiniment de l'endettement, or aucun des trois grands acteurs économiques ne peut s'endetter indéfiniment.

Au fur et à mesure de la croissance de son endettement, il devient de plus en plus difficile à une entreprise de trouver de nouveaux fonds. Si certains États arrivent à supporter un taux d'endettement très élevé, comme le Japon avec un taux proche de 180 % du PIB, il n'y a personne pour trouver cette situation saine et durable. Quant aux ménages, il existe des limites à partir desquelles on parle de surendettement, et qui aboutissent à des procédures juridiques.

La crise des crédits "subprimes" résulte de ce besoin inhérent au système de devoir toujours créer de nouvelles dettes. Pour pouvoir prêter toujours plus, on en arrive à devoir prêter à des ménages dont on sait pertinemment qu'ils ne pourront pas rembourser leur dette.

Le système monétaire et financier actuel présente d'énormes avantages par rapport à un système fondé sur la monnaie métallique, hélas, tel qu'il est conçu actuellement il repose sur une incohérence technique. Du fait de l'intérêt de l'argent, et de l'accumulation de capital financier qui en découle, la logique interne de ce système implique une croissance illimitée de l'endettement. 

Cette logique interne abouti à deux défauts majeurs :

- le premier est d'ordre moral, le droit privé à l'intérêt de l'argent est générateur d'inégalités socio-économiques croissantes. C'est un privilège pour les plus riches, qui leur permet de s'enrichir au détriment des plus pauvres. 

- le deuxième est d'ordre technique, et rend ce système insoutenable à terme :

L'impossibilité de la croissance illimitée de l'endettement rend impossible la croissance illimitée du crédit, ce qui ne peut alors conduire qu'à une rupture systémique, dont la crise issue des crédits subprimes n'est qu'un élément avant-coureur.

Le droit privé de prêter contre intérêt  n'a rien de naturel, mais relève de conventions sociales et de lois écrites par des humains. Cette pratique, déjà dénoncée dans la Grèce antique par Aristote, a été interdite en France pendant un millénaire.

La durabilité d'un système de "monnaie de crédit" passe par une abolition de ce privilège. 

La monnaie et le crédit pourront alors devenir des "biens communs", gérés par des institutions bancaires publiques, non plus au service des seuls intérêts particuliers des plus riches mais à celui de l'ensemble de la société. 

 

Michel Lasserre
(2008)